Julien A. Guenou
"Le corps est un accessoire [...] l'esprit, seul, nous définit homme" Julien A. Guenou
Le bonheur à l'arraché
Historique
La première édition de ce roman a reçu le prix littéraire 1991 de la Fondation de Roany « Bravo Jeune ».
Extrait
Oui, tout avait été normal. Jusqu'à ce jour maudit qui vint. Ce jour de nos trois ans. Ce jour si calme, si paisible, où pourtant le sort avait décidé de sonner pour nous le glas de la malédiction. Ce jour où le destin arbitraire, cynique, injuste, avait décidé de nous compter désormais nos moments de répit ou de bonheur.
Nous jouions, ma sur et moi. Nous remplissions nos camions, boîtes de sardines trouées sur chaque côté, dans lesquelles passaient des tiges avec à chaque extrémité des capsules de bière. Nous quittions la plage et roulions de longs kilomètres avant d'atteindre notre destination; un chantier où des constructeurs nous attendaient, pour prendre livraison du sable que nous leur apportions. Jeu d'enfant, poésie et charme. Tendresse et émotion. Tendresse et émotion. Innocence et naïveté.
Ce tableau si paisible portait déjà, comme un fruit pourri, un verre qui allait bientôt tout ronger. Le drame était tapi quelque part, qui n'attendait que le moment propice pour se manifester. Prémonition ? Non. Mon esprit était là. Il se souvient. Soudain, je trébuchai, voulus me retenir, mais tomba...
- T'as un accident, t'as un accident! se mit à crier ma petite sur. Mais mon corps, tombé, ne participait déjà plus à la fête des jeux enfantins. Il restait là étendu sur le sol. Mon front avait heurté la boîte de sardines, qui avait cessé d'être ce que notre imagination d'enfant en faisait. Un peu de sang s'écoulait de l'écorchure.
- Allez, viens. Nous allons être en retard ! me disait-elle.
Le drame avait commencé.
Mon corps étendu devant ma sur, qui continuait à m'exhorter à me lever, en était le prélude. De dépit, elle finit par s'en aller. Elle revint quelques instants plus tard, tenant la main de ma tante.
Je tentai en vain de me lever.
Ma tante poussa un cri et se précipita sur moi. (Elle criait toujours pour conjurer la peur ou le mauvais il, disait-elle.) Elle ne comprenait pas ce qui m'arrivait.
Moi non plus d'ailleurs.
- Qu'as-tu fait à ton frère ?
- Il est tombé ! répondit ma sur.
J'étais devenu un esprit sans corps. Je ne sentais plus rien. Tous les liens
étaient rompus entre mes muscles et mon cerveau, cette étrange demeure où résidait mon esprit. Déjà le soir tombait. La sirène sonnait la fin de la journée. Je fus transporté dans la chambre. Ma tante était affolée.
Ma mère, avertie par je ne sais qui, rentra bientôt, affolée elle aussi. Elle s'engouffra comme une furie dans la chambre, m'étreignit dans ses bras et prit le chemin de l'hôpital...
J'y restai trois jours.
Je n'avais pas mal. Mais je n'arrivais pas à me mouvoir. Je voyais et entendais les autres. Mais plus aucun muscle n'obéissait à mon cerveau. Mon esprit avait fermé les portes de mon corps et avait jeté les clés.




